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Hauts-de-France

TEMOIGNAGES. Avant le coronavirus, la pandémie de grippe asiatique de 1957 avait déjà durement frappé le Nord

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Des similitudes troublantes. Une pandémie de grippe partie de Chine, transmise à l’homme par un animal sauvage, qui s’étend à toute l’Asie, atteint l’Amérique du Nord, frappe l’Iran avant d’entrer en Europe par l’Italie. Quand la France est touchée, ce sont les régions du Nord et de l’Est qui le sont le plus durement. Le bilan est terrible : peut-être 100 000 morts dans l’Hexagone, plusieurs millions à travers le monde…

Non, il ne s’agit pas du Covid 19, mais de la grippe asiatique de 1957. On l’avait oubliée. Elle a pourtant été la première pandémie grippale de l’ère moderne. Le Dr Bernard Decanter, lui, ne l’a pas oubliée. Il était un petit garçon de dix ans. Il vivait à Tourcoing. Ses parents tenaient un garage de carrosserie poids-lourd. “J’étais à l’école des Frères de la rue Sainte Blaise. Dans ma classe, sur 35 élèves, nous n’étions plus qu’une dizaine d’enfants présents. Tous les autres étaient malades.
 

Bernard Decanter avec son frère en 1958. / © DR
Bernard Decanter avec son frère en 1958. / © DR

Il se souvient surtout de son cousin, Gérard Vandaele, jeune médecin dans le quartier ouvrier du Brun Pain. “Ses journées étaient exténuantes. Il commençait ses visites à domicile dès 7 heures du matin, non-stop jusqu’à 23 heures. Et à pied ! Il arpentait les rues du quartier, de bout en bout, et entrait dans toutes les maisons dont la porte était ouverte. Les gens n’avaient même plus la force de se lever pour l’accueillir. Toute la famille était au lit avec de la température. Il voyait jusqu’à cent patients par jour.” 
 

Les hôpitaux ne risquaient pas d’être engorgés comme aujourd’hui… puisque personne n’était hospitalisé.

Bien des années plus tard, devenu médecin généraliste lui aussi, Bernard Decanter s’est associé avec son cousin Gérard. Ensemble, ils évoquaient souvent cette grippe de 57. “Il me racontait des choses épouvantables. Qu’il y avait des malades partout, partout, partout. Qu’il n’y avait plus rien dans les pharmacies (ce que confirme d’ailleurs l’article d’un journal national daté du 10 octobre dénonçant le manque de médicaments NDR). Les hôpitaux ne risquaient pas d’être engorgés comme aujourd’hui… puisque personne n’était hospitalisé.”
 

Le Dr Bernard Decanter chez lui à Tourcoing. / © DR
Le Dr Bernard Decanter chez lui à Tourcoing. / © DR

 

Une autre époque mais des similitudes

Car personne ne prend – ou ne veut prendre – la mesure de la gravité de la situation. Il n’y a pas de chaine d’information continue, la presse est même sous contrôle. Il n’y a pas d’économie mondialisée, pas de centralisation informatique des données. La recherche médicale est balbutiante : la première souche de la grippe n’a été isolée par l’Institut Pasteur que dix ans auparavant. Et s’il existe un service d’information épidémiologique, créé juste après guerre, il s’organise à peine et dispose de moyens très limités.

La période politique est instable. 1957, c’est la IVe République. Le député-maire d’Arras, le socialiste Guy Mollet, est président du Conseil (l’équivalent aujourd’hui du Premier ministre) et il est accaparé par les troubles graves qui agitent l’Algérie. La grippe est reléguée au second plan. Les autorités minimisent. Le 17 juin, le ministre de l’Information, pourtant médecin, Gérard Jaquet, fait savoir que “la situation ne justifie pas d’inquiétude particulière“. Un petite phrase qui en rappelle une autre : celle d’Agnès Buzin, le 20 février 2020, pour qui “le risque de propagation est très faible“.

La grippe asiatique – comme le Covid-19 63 ans plus tard – divise le monde médical quant aux moyens à mettre en oeuvre. Elle est très contagieuse. Au mieux, elle provoque une forte fièvre durant quelques jours. Au pire, elle se développe en pneumonie sévère, fatale pour de nombreux malades.
 

Son taux de mortalité est 20 à 30 fois plus élevé que celui de la grippe classique. Les autorités sanitaires de l’époque lancent donc une campagne de vaccination qui va – hélas – rater sa cible. Le vaccin est conçu pour protéger de la grippe H1N1, celle de 1918 (la grippe espagnole, entre 50 et 100 millions de morts). Il n’est pas adapté pour contrer la grippe asiatique H2N2.

De plus, il est décidé de vacciner en priorité les personnes âgées, qu’on imagine alors être plus vulnérables. C’est faux. Les “vieux” de 1957 possèdent la mémoire immunitaire d’un virus similaire à la grippe asiatique datant des années 1889 et 1890. Les jeunes, eux, en sont démunis. La grippe asiatique frappera d’ailleurs plus durement les enfants et les adolescents. Comme Marie.
 

Ma mère a été malade comme jamaisElle était littéralement “enterrée” au fond de son lit, incapable de faire quoique que ce soit.

Marie Lebrun avait 8 ans et vivait à Pont-à-Marcq, un bourg d’un millier d’habitants, dans la Pévèle, au sud de Lille. La grippe asiatique, elle en garde des souvenirs très nets. D’abord pour l’avoir attrapée. Et pour avoir eu très peur pour sa maman, Geneviève, alors âgée d’une trentaine d’années.
 

La mère et la famille de Marie Lebrun à Pont-à-Marcq à l'époque de la grippe asiatique / © DR
La mère et la famille de Marie Lebrun à Pont-à-Marcq à l’époque de la grippe asiatique / © DR

Ma mère a été malade comme jamais“, raconte avec encore beaucoup d’émotion cette septuagénaire habitant Lambersart. “Elle était littéralement “enterrée” au fond de son lit, incapable de faire quoique que ce soit. Je me souviens que c’était notre père, voyageur de commerce, qui faisait la cuisine. Il apportait à manger à notre mère et faisait le repas pour ses trois enfants. C’était évidemment totalement inhabituel et sa cuisine était… innommable.”
 

Geneviève, la mère de Marie Lebrun, a survécu à la grippe asiatique. / © DR
Geneviève, la mère de Marie Lebrun, a survécu à la grippe asiatique. / © DR

Avec les années, les scientifiques apprendront à connaître le cycle des grippes, l’émergence de nouveaux sous-types de virus contre lesquels la population n’est pas encore immunisée. La grippe espagnole (H1N1) de 1918 circulera jusqu’en 1957. Apparait alors la grippe asiatique (H2N2) qui s’éteindra naturellement au fur et à mesure que l’immunité augmente. La grippe de Hong-Kong de 1968 (H3 N2) prendra sa place pendant deux années. Et ainsi de suite jusqu’au Coronavirus de 2019 (SARS CoV2). 

Dans l’histoire des pandémies, la grippe asiatique est la première à faire l’objet d’études poussées pour tenter d’en comprendre le cheminement. Elle apparait en Chine durant l’hiver 56/57, dans deux provinces du sud-ouest, le Guzhou et le Yunnan, sans doute transmise à l’homme par des canards sauvages. En février 1957, elle est à Singapour. Hong-Kong en avril. Les Etats-Unis et le Canada en juin. L’Iran en juillet. Fin août en Italie. Mi-septembre en France. Un mois plus tard, un Français sur cinq est au fond de son lit ; l’administration, les transports, l’industrie tournent au ralenti. Les organismes, déjà fragilisés par un hiver exceptionnellement long et mordant (il neige sur le Nord Pas-de-Calais entre le 5 et le 9 mai !) ne résistent pas. Moins rapide que le Covid-19, la grippe asiatique mettra dix mois pour faire son tour du monde. 
 

Sur le bilan, les chiffres varient. En 1960, l’Institut National d’Etudes Démographiques (Ined) établira un bilan précis de 11 899 morts, dans une France qui compte alors 44 millions d’habitants. Le Tourquennois Bernard Decanter, qui fut vice-président du Conseil de l’Ordre des Médecins du Nord, a eu connaissance de documents qui laissent plutôt penser que la barre des 30 000 décès a été atteinte. Les plus pessimistes parlent de 100 000 morts ; entre un et quatre millions de morts à travers le monde selon l’Organisation Mondiale de la santé (OMS)

L’ancien maire d’Arras, Guy Mollet, a toujours refusé d’écrire ses mémoires. Il n’a jamais évoqué la grippe asiatique dans les souvenirs de sa longue carrière politique. Comme une ombre au tableau.
 



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