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LIVRE. Marie-Christine Blandin, souris verte chez les « éléphants roses », publie ses souvenirs politiques


Marie-Christine Blandin sort un livre de souvenirs, le 25 avril, « La Restitution ». Sans méchanceté. Mais sans rien oublier.

Que la proie semblait facile ! Une jeune professeure de collège, inconnue, trentenaire, divorcée, maman de deux garçons, écolo, habitant une petite ville du fin fond du Pas-de-Calais. Une voix toute douce. Une allure tellement fragile. 

Marie-Christine Blandin aurait dû être balayée en quelques semaines. Les cadors du Parti Socialiste, ces hommes plein d’assurance qui tenaient d’une main ferme quasiment toutes les manettes de la région, maires, députés, sénateurs, ministres et anciens ministres, devaient en faire une bouchée. Mais la « ch’tiote » a résisté. Trente ans plus tard, elle raconte. Et c’est passionnant.

Un rapt, un enlèvement

Lille, 30 mars 1992. Dans l’immense salle des fêtes de la préfecture, les conseillers régionaux sont réunis en séance pour tenter d’élire un président. C’est compliqué. Le scrutin proportionnel à un tour qui s’est tenu huit jours plus tôt n’a donné aucune majorité franche. 

A droite comme à gauche, il faut donc se trouver de nouveaux amis pour faire pencher la balance. Toutes les combinaisons sont envisagées. La droite commence par refuser la main tendue de l’extrême-droite… mais certains élus RPR sont tentés. Puis les gaullistes se rapprochent des centristes de Jean-Louis Borloo, l’ancien maire de Valenciennes. 

Depuis Paris, les états-majors PS et PC tentent à distance de tirer les ficelles, non sans arrières pensées politiques. La nuit devient folle. Une alliance entre la droite modérée et les Verts se noue. Du coup, l’autre parti écolo, Génération Ecologie, dont le leader est un ministre de Mitterrand, se range derrière les Verts. Le PS aussi. Les centristes du groupe Borloo quittent la salle. Et à trois heures du matin, Marie-Christine Blandin est élue par toute la gauche présidente du conseil régional du Nord-Pas de Calais. 

Première femme présidente d’une région. Première écologiste – et unique à ce jour – à présider une région. « Une élection rocambolesque, dira plus tard Marie-Christine Blandin. Ma vie change du tout au tout en quelques instants, comme après un accident de la route ». « Sans blessure mais avec traumatisme, précise-t-elle en riant. C’était comme un rapt. J’ai été « enlevée » à ma vie d’avant. »

Marie-Christine Blandin, élue présidente du Conseil régional du Nord-Pas-de-Calais en 1992



©INA / France 3

A l’époque, le Parti Socialiste est tout puissant. François Mitterrand est à l’Elysée, Edith Cresson à Matignon, pour encore deux jours. Le PS perd la région mais il tient le département du Pas-de-Calais et quasiment toutes les grandes villes : Lille, Tourcoing, Villeneuve d’Ascq, Dunkerque, Maubeuge, Arras, Boulogne, Béthune. Il tient quasiment toutes les circonscriptions. Il règne en maitre sur l’ancien bassin minier. Ses fédérations du Nord et du Pas de Calais comptent parmi les plus puissantes du pays.

Ses hommes forts s’appellent Pierre Mauroy, Michel Delebarre, Daniel Percheron, Jacques Mellick, Jean-Pierre Kucheida, Jean Le Garrec, Dominique Dupilet. Des coriaces. Des notables influents. Ils se disent qu’en mettant sous pression la petite prof de sciences-naturels, elle va vite leur rendre les clés de la région et retourner fissa dans son collège. 

Priée de se taire

« J’étais une écologiste, c’est ce qui les mettait en rage, surtout, analyse Marie-Christine Blandin. Et une femme. Heureusement. Sinon, ça aurait été encore plus violent. Moi, j’avais construit ma vie. J’étais professeur et je pouvais redevenir professeur, ça ne me posait pas de problème. Eux, la politique, c’était toute leur vie ». Eux, ce sont aussi des crocodiles prêts à s’entredévorer. 

 

Mon élection, c’est l’idée machiavélique de Daniel Percheron pour contrer Michel Delebarre. Les deux fédérations PS rivales, Nord et Pas de Calais, s’étaient mises d’accord pour alternativement diriger la région. Pierre Mauroy, puis Noël Josèphe… puis Michel Delebarre s’il avait été élu. Là, Daniel Percheron coupait l’herbe sous le pied du député-maire de Dunkerque. Le Pas de Calais, grâce à moi, gardait la présidence de région.


Marie-Christine Blandin se souvient particulièrement d’une anecdote. Du jour au lendemain, elle se retrouve avec voiture de fonction et chauffeur. Un chauffeur qui vient la chercher le matin à Hesdin et la ramène le soir. La nouvelle présidente habite loin. Un long trajet. Une heure et demi aller. Une heure et demi retour. 

« Le directeur de cabinet, qui deviendra plus tard le maire PS d’une grande ville du Nord, avait dit à mon chauffeur, qui m’a ensuite rapporté ses propos : ne t’en fais pas, ça ne va durer que quelques semaines, elle va vite faire une crise de nerf. » 

Les nerfs ne vont pas lâcher. Marie-Christine Blandin, non plus, ne va rien lâcher. Dans son livre, elle raconte comment elle est priée de se faire discrète durant la visite du Président de la République à Lille, en mai 1993, pour l’inauguration du TGV-Nord. Pierre Mauroy et François Mitterrand sont les deux seuls politiques à pouvoir prononcer un discours. 

« J’étais priée de me taire, écrit-elle. Je fis savoir que je serais silencieuse et absente, ou présente ou parlante ». Finalement, après un long bras de fer, deux heures seulement avant le début de la cérémonie, la présidente de région est autorisée à parler… trois minutes.

Seule

Marie-Christine Blandin se souvient comment les socialistes – pourtant officiellement partenaires des verts dans cette nouvelle majorité – ont brillé par leur absence. « Avec mon équipe, on se retrouve seul. Personne pour nous transmettre les dossiers en cours, la liste des personnels. Personne pour nous aider ».

Michel Delebarre, premier vice-président chargé des finances, n’est pas là quand est présenté notre premier budget, en décembre 93. Moi qui, un an auparavant, donnait des cours d’anatomie du chat à des élèves de 6ème, je me retrouve à défendre le budget de la 3ème région de France. Seule.

Si Marie-Christine Blandin a attendu trente ans avant de livrer ces souvenirs, c’est pour ne pas être tentée de régler ses comptes avec ceux qu’elle appelle « les éléphants roses. »

Ils n’ont pas été bienveillants. On peut même parler de harcèlement. Si j’avais écrit ce livre plus tôt, le ton aurait été plus amer. J’ai mis longtemps à pardonner. Aujourd’hui, je suis apaisée.


Après ses six années passées à la tête de l’assemblée régionale, Marie-Christine Blandin tentera de prolonger son mandat. « Mon plus grand échec en politique ». Sa liste n’obtient que 8,28% aux élections régionales du 15 mars 1998. Michel Delebarre peut enfin prendre sa revanche. Cette fois, la présidence du Nord-Pas de Calais ne lui échappe pas. Son « ami » Daniel Percheron lui succèdera en 2001. Les choses rentrent dans l’ordre.

La même année, Marie-Christine Blandin deviendra sénatrice du Nord. Là encore, elle défriche (elle a failli appeler son livre « La défricheuse ») : première femme écologiste à entrer au Palais du Luxembourg, la première à y présider une commission. 

Aujourd’hui, à bientôt 69 ans, Marie-Christine Blandin s’est totalement retirée de la vie politique. Elle avait claqué la porte d’Europe-Ecologie Les Verts en 2014 et démissionné de son poste de sénatrice en 2017. Elle vit dans une petite ville de Charente-Maritime. Elle est bien évidemment enchantée de voir son ancienne assistante, Karima Delli, briguer en 2021 la présidence de la région Hauts-de-France. Mais elle ne s’engagera pas dans la campagne. Elle a donné.

« La Restitution », de Marie-Christine Blandin

© DR

« La Restitution », de Marie-Christine Blandin

Editions La nage de l’ourse 

448 pages – 23 euros

Sortie le 25 avril 2021

 



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