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Le redémarrage de la fragile centrale nucléaire de Dungeness, à 50 km de Boulogne-sur-Mer, doit-il nous inquiéter ?


Dungeness, une centrale à risque ? Il suffit d’interroger élus et experts des deux côtés de la Manche, et d’aller faire un tour dans la presse anglaise pour constater les dysfonctionnements de la centrale au cours de ces dernières années. 50 km plus loin, à Boulogne-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, personne ne semble vraiment s’en préoccuper. 

Pourtant, la centrale de Dungeness est vieillissante, tout comme une partie du parc nucléaire en Grande-Bretagne. Cela ne l’a toutefois pas empêchée d’être prolongée de dix ans supplémentaires par EDF Energy, quand bien même elle est à l’arrêt depuis maintenant deux ans pour de multiples dysfonctionnements.  

Une centrale nucléaire aux nombreux dysfonctionnements

La centrale nucléaire de Dungeness a été mise en service en 1983 et génère depuis 12% de la production électrique britannique. En 2005, trois ans avant la supposée fermeture prévue à son inauguration, EDF a renouvelé de 10 ans sa durée d’exploitation – une vieille tradition de prolongement de la flotte nucléaire vieillissante -, portant alors la mise à l’arrêt à 2018. Les premiers problèmes ont commencé à apparaître peu de temps après le premier renouvellement.

En 2009 déjà, le premier réacteur de la centrale avait dû être mis en maintenance. Un léger incendie s’était déclaré dans le second. Pas de risques radioactifs, mais déjà une crainte d’un affaiblissement de plus en plus palpable. La centrale a également été fermée en 2013 pour un défaut du condensateur de turbine et en 2014 pour non-respect de la convention concernant la soupape de sûreté pour la vapeur. 

Une longue liste de dysfonctionnements qui traduisent un vieillissement de la centrale, à l’arrêt complet depuis 2018. L’Office for Nuclear Regulation (office de régulation nucléaire, en anglais) a pris cette lourde décision après une série d’inspections. Les causes : des traces de corrosion, de la rouille, des fissures et d’autres anomalies.

 

 “Si même le concepteur vous dit de fermer la centrale, c’est inquiétant !”

Quelques temps avant son décès, survenu l’année dernière, John Large, ingénieur nucléaire, derrière la conception de la centrale de Dungeness, était inquiet par rapport à la sûreté de la centrale. “Il pensait qu’elle ne devait pas être remise en route à cause des nombreux dysfonctionnements et du dépassement de l’âge limite de fonctionnement, raconte Paul Brown, journaliste britannique chez Climate News Network, ancien correspondant environnement pour The Guardian et ami du défunt. Si même le concepteur vous dit de fermer la centrale, c’est inquiétant !” 

Paul Brown écrit sur Dungeness et ses deux réacteurs depuis son ouverture et a lui-même constaté les dégradations au fil des années. Une centrale “vieillotte” et “rouillée” selon lui, face à laquelle il se dit inquiet. « Une centrale qui est à l’arrêt pendant deux ans pour des réparations, ce n’est pas bon signe du tout« .

Avec la montée des eaux due au changement climatique, on risque d’avoir bientôt une centrale dans la mer.

Pete Roche, directeur du Conseil en énergie et environnement d’Édimbourg

Sa position géographique complique aussi les choses. “Elle est construire sur des bancs de galets, et avec la montée des eaux due au changement climatique, on risque d’avoir bientôt une centrale dans la mer”.  Pete Roche, directeur du Conseil en énergie et environnement d’Édimbourg, dresse le même constat : “elle devrait être fermée de façon permanente”. 


© Wikimedia Commons


Des risques plus importants en cas d’incident à Dungeness qu’à Gravelines 

De son côté, Boulogne-sur-Mer est située à l’intersection des rayons de Dungeness et Gravelines, 50 km chacune. Les risques, en cas d’incident, ne sont pas égaux : la côte d’Opale et Boulogne-sur-Mer auraient plus à craindre Dungeness que de Gravelines. 

Pour Pete Roche, “les probabilités d’un accident nucléaire à Dungeness sont basses”, mais cela n’empêche pas de prendre des précautions. “Les conséquences d’un incident peuvent être larges, parmi elles, la contamination du sud de l’Angleterre et du Nord de la France”. Une hypothèse partagée par Denis Buhagiar, élu Europe Ecologie Les Verts à Boulogne-sur-Mer, qui estime que la pollution provoquée par la centrale de Dungeness est plus importante que celle de Gravelines, “tout simplement à cause des vents marins”.

Une analyse soutenue par Paulo-Serge Lopes, ancien membre de la commission locale d’information de la centrale Gravelines et actuel président de Virage Energie. “C’est une question de régime des vents. Si le régime des vents est en Nord ou Nord-ouest, un accident à Gravelines n’aurait pas d’impact sur le Boulonnais.“ Actuellement, ce sont les Belges et les bourgmestres qui craignent davantage les effets de la pollution ou d’un incident que les habitants de Boulogne-sur-Mer car les vents de l’ouest vont dans leur direction. 

 


© No2NuclearPower.org.uk / Pete Roche

Si on s’en tient à la simulation réalisée par Pete Roche pour No2NuclearPower (Non à l’énergie nucléaire, en français), sur un incident nucléaire à Dungeness similaire à Tchernobyl, Boulogne-sur-Mer ne serait pas épargnée par des nuages radioactifs. Par contre, si Gravelines venait à subir un incident similaire, le nord de l’Europe aurait beaucoup plus à craindre, en particulier la Belgique. Mais encore une fois, tout dépend du sens des vents. Les chances d’un accident sont évidemment “très faibles”, rassure Paul Brown. Mais “le risque zéro n’existe pas”, affirment Paulo-Serge Lopes et Pete Roche. 

Contacté, un représentant de l’Office for Nuclear Regulation (l’équivalent britannique de l’Autorité de Sûreté Nucléaire) assure qu’ils n’autoriseraient “la réouverture et le fonctionnement d’une centrale seulement s’ils sont certains qu’elle ne présente aucun danger”. Et même si aucune discussion commune des deux côtés de la Manche n’existe concernant Dungeness, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) explique que “les autorités ont des accords bi-latéraux, avec des pays frontaliers, des accords de partage d’information”. En résumé, chaque autorité de sûreté nucléaire a des obligations de notification en cas d’accident. 

 

Un nuage radioactif venu du Royaume-Uni ne va pas s’arrêter subitement parce qu’il est en France.

Paulo-Serge Lopes, président de Virage Energie

Un sentiment trompeur de sécurité

Pourquoi alors les Français ne s’inquiètent-ils pas pour une centrale qui est plus proche d’eux que Gravelines (56 km) ? Les experts sont pourtant unanimes : la centrale est fragile, vieillissante et a été rénovée pour plusieurs millions d’euros. Pour Denis Buhagiar, élu Europe Ecologie Les Verts, ce désintérêt peut s’expliquer par plusieurs raisons. 

D’abord, “la communication officielle des gouvernements nous dit que le nucléaire est une technologie hyper sûre et sécurisée. Donc ce n’est pas surprenant et illogique que l’opinion publique soit peu sensible à cette question”. Ensuite, Dungeness n’est, de prime abord, pas visible depuis Boulogne-sur-Mer, à cause de la ligne d’horizon. A moins de monter en hauteur, d’être muni de jumelles ou d’un appareil photo avec objectif. Parfois, il est même possible d’observer les pylônes de la centrale à l’oeil nu, lorsqu’il fait beau. 

 

La centrale nucléaire de Dungeness vue depuis la Côte d’Opale

Enfin, le fait d’être séparé par la mer participe également à ce faux sentiment de sécurité. “On croit que la frontière administrative protège, que les frontières naturelles aussi, alors qu’un nuage radioactif venu du Royaume-Uni ne va pas s’arrêter subitement parce qu’il est en France”, indique Paulo Serge Lopes.

Une culture du secret autour du nucléaire

Le manque de communication et d’informations explique également ce désintérêt pour le nucléaire… et pour une centrale fragile parfois visibles depuis la côte d’Opale. “Un des problèmes, c’est que rien n’est mis en place, explique Denis Buhagiar. Comme la Grande-Bretagne est un pays tiers, il n’y a pas de coordination, pas de communication entre les deux pays concernant la centrale.” 

Il faudrait que l’information circule entre pays, qu’il n’y ait pas de problèmes en terme de communication, suggère Paulo-Serge Lopes. En France, on a l’habitude de travailler uniquement sur 20 km à la ronde, depuis quelques années seulement.” Car avant l’arrivée de Ségolène Royal au ministère de l’environnement, le périmètre d’exploitation et de sécurité n’était que… de 10 km. 

 

Il y a une véritable culture du secret sur le nucléaire en Grande-Bretagne.

Paul Brown, journaliste britannique

Mais la Grande-Bretagne a aussi sa part de responsabilité, qui s’explique par une forte culture du secret autour du nucléaire. “Le gouvernement britannique doit être poussé par tous les moyens possibles et imaginables pour consulter ses voisins européens à propos la construction de nouveaux réacteurs à Hinkley Point à Somerset et Sizelle à Suffolk”, admet Pete Roche. De son côté, Paul Brown remarque que “même l’Irlande n’a pas été consultée pour la centrale de Hinkley Point ! Il y a une véritable culture du secret sur le nucléaire en Grande-Bretagne”. 

Cette « culture du secret » est également présente en France, d’après Denis Buhagiar. Les deux pays ne jurent que par la sécurité de leur parc nucléaire et possèdent une communication bien rodée, ce qui explique ce manque d’intérêt pour la question nucléaire. Rien de surprenant alors que Dungeness ne soit pas la priorité des Boulonnais, malgré ses dégradations et dysfonctionnements.


© Frantzesco Kangarisefe/Newscom/Maxppp

 
Toutefois, il existe aussi en France les commissions locales d’information (CLI), dans chaque centrale nucléaire, qui démontre une certaine volonté de transparence et de concertation. Les pays frontaliers à Gravelines, Fessenheim ou encore Bugey ont des représentants qui y siègent. “Mais ces commissions sont une spécificité française », explique l’ASN. Il n’y a pas d’équivalent à la CLI dans le reste des pays européens. Il existe des échanges entre pays frontaliers, notamment pour la Belgique et ses déchetteries nucléaires. Mais à Dungeness, il n’y a rien, même au niveau local. 

Le manque d’informations, l’absence d’initiatives locales et de concertations concernant Dungeness sont les symptômes plus larges d’une communication verrouillée autour de la question nucléaire. “Beaucoup de centrales sont trop vieilles et devraient être fermées. Mais les exploitants du nucléaire ne veulent pas se trainer un boulet qui ne fonctionne plus, explique Paul Brown. EDF Energy, à mon sens, a plus d’intérêts financiers à faire marcher Dungeness que de la mettre définitivement à l’arrêt.

Peut-être que la réouverture des deux réacteurs prévue dans un peu plus d’un mois, après deux ans de mise à l’arrêt, fera émarger des discussions des deux côtés de la Manche. 

 



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