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Goodyear Amiens : «13 ans après, ce jugement nous donnerait enfin raison»



A Domart-en-Ponthieu, les heures paraissent interminables dans la famille Pernes, « on vit tous la peur au ventre ». Lui a passé 38 ans chez Goodyear, une vie de labeur dans les odeurs de caoutchouc. Elle l’a soutenu sans faille, lorsque son usine a fermé, et qu’il a connu le chômage. Ce jeudi à 14 heures, le tribunal des prud’hommes d’Amiens devrait dire si lui et plus de 830 autres ex Goodyear ont été licenciés injustement. « On a encaissé, mais ça a été dix années de galère, ça a été dur… très dur et là, ça nous ferait du bien« , admet Jean-Robert Pernes. « Si on gagne, vous entendrez des hurlements partout à Amiens, des cris de soulagement« , prédit sa femme.

En janvier 2014, ils ont été plus d’un millier à voir leur usine d’Amiens-Nord refermer ses portes définitivement. Après plus de sept années de combats judiciaires pour contester cette fermeture, après une reprise avortée, et après une séquestration très médiatisée de deux cadres pour laquelle certains d’entre eux ont été condamnés.

Cette décision des prud’hommes pourrait permettre de tourner, une fois pour toutes, la page Goodyear à Amiens. Mickaël Wamen, l’ancien leader CGT, n’attend que ça : « un jugement favorable, ça changerait tout, il nous donnerait enfin raison. Cela fait depuis 2007 que l’on dit qu’il n’y avait aucune raison valable pour la fermeture. »

Goodyear, un groupe profitable ?

Et qui dit fermeture d’ampleur, dit procès hors norme. Par deux fois, ils ont plaidé leur cause. D’abord en octobre 2018, puis après report, en janvier 2020, lors d’une audience exceptionnellement délocalisée dans la salle de spectacles Mégacités. Les avocats de Goodyear-Dunlop ont mis en avant les dettes colossales du groupe.

Une ligne qui ne tient pas pour l’avocat des salariés, Fiodor Rilov : « Pendant qu’on licenciait plus de mille personnes au sein de l’usine d’Amiens-Nord de Goodyear, le groupe américain faisait simultanément 2,5 milliards de dollars de profits ! »
 

 

Un préjudice aussi psychologique ?

Les ex-Goodyear ne contestent pas seulement le résultat, la fermeture. Ils s’en prennent aussi aux méthodes, « on a plaidé la destruction mentale », explique Mickaël Wamen. S’ils obtiennent gain de cause sur ce point, ce serait une première, selon les syndicats.

Car l’inspection du travail a alerté, plusieurs fois, la direction de la firme américaine. Alors que la fermeture était contestée, les salariés devaient arriver à l’heure, s’habiller, pointer, et se rendre à leurs postes de travail, y rester pendant 8 heures… sans avoir aucun pneu à produire. « Nos dirigeants ont été ridiculisés, s’emportent Mickaël Wamen, ils ont décidés de nous user pour nous décourager. A la fin, on n’avait plus des managers Goodyear, on avait des ‘cost-killers’ de sociétés extérieures qui étaient là juste pour nous coincer. »

Jean-Robert Pernes se souvient de ces journées vides de sens. « J’en ai vu parmi nous qui faisaient peine à voir ». Mickaël Wamen confirme, « certains n’avaient jamais touché à l’alcool, mais là, ils ont sombré, rien à faire pendant des jours et des jours, ça a été l’engrenage… » C’est un nombre qui les hante, onze d’entre eux sont aujourd’hui décédés, et n’auront jamais gain de cause.

Aujourd’hui installé loin d’Amiens, le leader CGT n’y revient que pour les rendez-vous au tribunal. La crise sanitaire l’empêchera d’être là, ce jeudi, face à ses anciens camarades. C’est son ultime regret. « J’aurais aimé les revoir, à chaque fois que je reviens, je me dis qu’ils ne vieillissent pas : ils changent… Leurs visages sont marqués à vie, ils ont perdu une partie de leur sourire… peu importe la somme qu’ils toucheront, on n’oubliera rien. »

 

Goodyear Amiens : les dates-clés

3 AVRIL 2007 : 
La direction de Goodyear-Dunlop annonce que les sites amiénois devront se recentrer sur la production de pneus à haute valeur ajoutée. Pour asseoir ses ambitions européennes, le groupe annonce un investissement de 52 millions d’euros. La réorganisation doit aussi passer par la mise en place d’un temps de travail en 4×8. Les syndicats, eux, évoquent 400 à 500 emplois supprimés à la suite de cet aménagement.

21 JUILLET 2007 : 
Les salariés se mobilisent avec des débrayages et grèves sur les deux sites amiénois. La veille, quatre syndicats (sur six) ont quitté la table des négociations avec la direction. La semaine précédente, celle-ci a confirmé 402 licenciements qui doivent avoir lieu dès le mois de septembre.

18 MARS 2009 :
Après deux décisions de justice, la direction française annonce le retrait du plan de suppression de 402 emplois sur le site d’Amiens nord. A la place, un PSE est prévu, qui concerne la production des pneus de tourisme, soit 1000 emplois sur les 1400 que comporte le site.

22 JANVIER 2014 : 
La CGT et Goodyear signent un protocole d’accord à la préfecture d’Amiens, mettant fin au conflit qui les oppose. L’occupation de l’usine, qui durait depuis le 7 janvier, est levée. En échange d’une amélioration des indemnités accordées aux salariés, le syndicat doit mettre fin aux procédures judiciaires en cours contre l’entreprise. Le 4 février, 500 lettres de licenciements sont envoyées.

28 JANVIER 2020 : 843 EX-GOODYEAR DEVANT LES PRUD’HOMMES D’AMIENS
Six ans après la fermeture du site, 843 ex-salariés contestent le motif économique de leur licenciement devant les prud’hommes d’Amiens. Face au nombre de plaignants, l’audience se déroule à Mégacités. La réponse du tribunal est attendue ce jeudi 28 mai.

 



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