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Hauts-de-France

De Bierne à l’Essex, l’embarquement pour l’enfer de 39 migrants vietnamiens à bord du “camion charnier”

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Quatre personnes comparaissent à Londres depuis un mois dans l’affaire du “camion-charnier” : 39 migrants vietnamiens retrouvés morts dans une remorque frigorifique. Ce procès révèle la complexité du réseau spécialisé dans le passage clandestin, qui fait la loi entre Calais et Dunkerque.

Bierne, petite commune de Flandre Maritime, entre Bergues et Dunkerque.  Bierne, le rendez-vous d’un piège mortel qui va se refermer sur 39 migrants vietnamiens. Bierne, la dernière étape d’un voyage de 10 000 kilomètres vers l’Angleterre. Fatal.

C’est ici que commence l’effroyable affaire du « camion charnier ». On est le 22 octobre 2019. Sur une petite route de campagne en impasse, tout près d’une zone industrielle, une quarantaine de Vietnamiens arrivent en taxi de région parisienne et de Belgique. C’est le milieu de la matinée. Le temps est nuageux, mais doux. Le point de ralliement est un hangar agricole servant de stockage pour la paille, un peu isolé, dans un hameau qui s’appelle Noold Straete.

Les passeurs ont tout organisé. À midi, deux camions doivent venir prendre les migrants, les faire monter dans des remorques frigorifiques pour les acheminer vers le port belge de Zeebruges. Là, les remorques, avec leurs cargaisons humaines, feront seules la traversée sur un ferry. Elles seront prises en charge par une autre équipe, après huit heures de mer, de l’autre côté de La Manche, au port de Purfleet. Les migrants seront « libérés » dans la nuit. Contrat rempli.

“J’ai un problème…”

Hélas, à Bierne, les choses ne se passent pas exactement comme prévues. Deux camions sont attendus pour embarquer 41 migrants. Un seul véhicule se présente. La machine infernale se met alors en place. Décision est prise d’entasser tout le monde – trop de monde – dans une seule remorque. 39 personnes : 29 hommes, 8 femmes, 2 adolescents de 15 ans. Deux retardataires arriveront au lieu de rendez-vous et rateront l’heure du départ, ce qui leur sauvera la vie. Car pour les autres, ceux qui sont dans la remorque, toute survie est impossible. Dans cette grande boite parfaitement isolée, conçue pour conserver le froid (le système frigo a été désactivé), la chaleur des corps fait très vite grimper la température. L’oxygène vient à manquer. À l’ouverture des portes, vers une heure du matin, sur une zone industrielle de Grays, dans l’Essex, à l’Est de Londres, le chauffeur du poids-lourd ne découvrira que des cadavres. « J’ai un problème » dira-t-il sobrement au téléphone, quand il appellera le patron du réseau pour le prévenir de la tournure tragique des évènements. Il attendra encore un bon quart d’heure avant d’appeler les secours.

À Bierne, un petit miracle aurait peut-être permis d’empêcher « le problème ». Car au matin de ce 22 octobre, le ballet des taxis parisiens et belges qui laissent en rase campagne une quarantaine de vietnamiens, puis l’arrivée d’un poids-lourd immatriculé en Bulgarie, ne passe évidemment pas inaperçu. En face du hangar agricole, dans une ancienne ferme, habite une dame de 88 ans, Jeanne Duyck. C’est Laeticia, l’auxiliaire de vie de Jeanne, lorsqu’elle vient apporter le repas du midi, qui s’inquiète de ces allées et venues. Elle alerte la belle-fille de la vieille dame, Estelle, qui décide d’appeler les gendarmes de Bergues. Hélas, lorsque ces derniers arrivent sur place, le camion frigo vient de partir. Les militaires interpellent tout de même les deux retardataires qui ont raté le départ ; mais ces deux-là se gardent bien d’expliquer pourquoi ils trainaient dans les parages. Ils présentent des passeports chinois. Les gendarmes ne sont pas dupes, mais sur cette partie du littoral, la gestion difficile des migrants est depuis des années leur lot quotidien. Usant. Inextricable. Après consultation du Parquet de Dunkerque, il est donc décidé de ne procéder à aucune arrestation.

La grange servant de point de rendez-vous se trouvait dans un cul-de-sac, à Bierne.

La grange servant de point de rendez-vous se trouvait dans un cul-de-sac, à Bierne.

© JEAN-LOUIS MANAND / FRANCE 3 NORD PAS-DE-CALAIS

 

« Je ne peux plus respirer »

L’enquête internationale déclenchée par cette affaire hors-norme a révélé qui étaient ces 39 vietnamiens. Ces femmes et ces hommes qui ont vu pour la dernière fois la lumière du jour dans un petit village de Flandre étaient originaires d’une région pauvre, la province de Hà Tînh. Des portraits poignants. Dans le hangar agricole, caché dans les ballots de paille en attendant l’arrivée du camion, il y avait Nguyen Huy Hung, 15 ans, qui voulait rejoindre ses parents déjà installés en Angleterre. Il y avait deux cousins : Nguyen Van Huag et Hoang Van Tiep, 33 et 18 ans. Il y avait Pham Thi Tra My, jeune femme de 26 ans, qui aura juste eu la force d’envoyer un dernier texto à sa mère : « Je suis désolée, Maman. Mon parcours à l’étranger n’a pas été un succès. Je t’aime Maman. Je meurs parce que je ne peux plus respirer. »

La Haute Cour Criminelle de Londres a pris connaissance de la déposition de Laetitia, pour donner vie justement à ces migrants qu’on a transportés comme de vulgaires marchandises. Ce que l’auxiliaire de vie a vu à Bierne, ce matin du 22 octobre, est précis. « J’ai vu neuf personnes, qu’un taxi venait de déposer, courir vers le hangar, a raconté l’auxiliaire de vie aux enquêteurs français qui sont venus l’interroger. Cinq minutes plus tard, un camion frigorifique blanc est arrivé et les migrants sont montés dedans. Dix minutes plus tard, c’est un homme seul (l’un des deux retardataires) qu’un taxi a déposé. Il était calme et ne se pressait pas. Il nous a dit en anglais « qu’il cherchait ses amis ». Les migrants avaient tous l’air jeune, moins de 35 ans. Il y avait une femme vêtue d’une veste matelassée, d’un bonnet blanc et d’un petit sac à dos. Et un homme menu en jean et avec une casquette noire. »


© PRESS ASSOCIATION IMAGES/MAXPPP

1300 enquêteurs mobilisés

L’affaire du camion-charnier a déclenché une immense enquête de police à travers le monde, en France, en Belgique, en Angleterre, en Irlande, en Roumanie, en Bulgarie, au Vietnam. 1300 personnes ont été mobilisées pendant un an. Le nom de Bierne a longtemps été tenu secret pour ne pas gêner le travail des enquêteurs. « Moi-même je l’ai découvert tout récemment, après que mon fils l’a lu dans un journal, explique le maire de l’époque, Gérard Lescieux. “Dans le village, on n’a rien su. On ne nous a rien dit. »

À l’Office central pour la répression de l’immigration irrégulière et de l’emploi d’étrangers sans titre (OCRIEST), un service de la police aux frontières qui lutte contre les réseaux de passeurs, une vingtaine d’agents s’est tout spécialement consacrée à ce dossier tentaculaire . Treize personnes sont mises en examen en France. La justice vietnamienne, elle, a déjà prononcé sept condamnations, avec des peines allant jusqu’à sept années de prison.

À Londres, les audiences se poursuivent et à travers l’Europe, l’enquête continue. D’autres procès sont attendus. Mais ce que l’on sait déjà de cette affaire et de ceux qui en tirent les ficelles est glaçant. Comme ce texto envoyé par l’un des passeurs au deuxième chauffeur de la remorque : « Donne leur de l’air rapidement mais ne les laisse pas sortir. » Il avait bien conscience d’avoir pris un énorme risque, à Bierne, en entassant 39 personnes dans une seule remorque.



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