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Hauts-de-France

Dans l’Aisne, les graffitis de soldats gravés dans une carrière lors de la Première guerre mondiale numérisés en 3D

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C’est une carrière dans laquelle on ne peut descendre que par deux échelles. Il y fait sombre et froid. Mais si vous balayez ses murs de votre lampe torche, vous y découvrirez un trésor de guerre : des milliers de graffitis laissés là par des soldats, notamment durant le premier conflit mondial. Bienvenue dans la carrière de Froidmont à Bray-en-Laonnois dans l’Aisne. 
 
“C’est une carrière de pierre qui date du Moyen Àge, explique Gilles Chauwin, président de l’association du chemin des dames. Elle est située sous la ferme de Froidmont qui est à l’origine une maison templière : les terres et le village de Bray-en-Laonnois appartenaient aux Templiers. Elle descend à 15 mètres sous terre. Elle a toujours abrité les habitants et leurs animaux du village quand ils devaient se protéger face à un ennemi. La plus grande occupation en nombre, c’était les soldats de Napoléon en mars 1814 lors de la bataille de Craonne :  il y a une inscription de l’époque qui dit “les Russes pillent Chevregny. Bon Dieu, on sort le soir. On tape fort”.”

Des inscriptions allemandes, françaises et américaines

Les murs des lieux sont tapissés d’inscriptions faites par les occupants provisoires de la carrière. Le plus vieux date du début du 17ème siècle. D’autres, de 1870. Mais c’est surtout la première guerre mondiale qui a fourni le plus de graffitis. “Là où ils sont le plus concentrés, on en compte un bon millier, raconte Gilles Chauwin. Les soldats américains ne sont restés que 6 semaines, de février à mi-mars 1918, mais ils ont été les plus productifs : 60% des graffitis viennent d’eux ! Les Allemands ont occupé la carrière pendant trois ans, de mi-septembre 1914 jusqu’à fin octobre 1917, mais n’ont gravé que 20% des graffitis. Les 20% restants ont été faits par les derniers combattants à investir les lieux, des Français : les troupes françaises s’y installent en novembre 1917 jusque dans la nuit du 26 au 27 mai et la deuxième bataille de la Marne.”

Des noms. Des prénoms. Des initiales. Des emblè
mes. Des noms de villes. “Il y a même des adresses complètes aux Etats-Unis ! confie Gilles Chauwin. Les soldats américains appartenaient à la 26ème division, issue de la garde nationale de Nouvelle Angleterre. On a la chance d’avoir retrouvé de nombreuses photos d’eux et de retracer leur histoire. La majorité sont de jeunes migrants qui sont nés en dehors des Etats Unis: en Ukraine, en Italie, en Ecosse, en Russie, en Pologne. Même en France. On se rend compte que les Etats-Unis, c’est la vieille Europe qui en est à l’origine. Ils ont pris un engagement dans la garde nationale de l’Etat dans lequel ils habitaient pour prouver qu’ils voulaient bien être Américains. Et quand il y a eu un conflit, ils se sont retrouvés enrôlés.”
 

Le plus insolite est sans aucun doute celui tracé sur le plafond de l’un des salles de la carrière par le soldat John Robert Conroy : une tête de chien et les noms de toute sa compagnie. “C’est le chien Stubby ! C’était la mascotte du 102ème bataillon d’infanterie de l’armée américaine, précise Gilles Chauwin, incollable. C’est son maître qui a fait ce dessin. Deux livres lui ont été consacrés aux Etats Unis !”

Un trésor américain sur le plafond de la carrière

Et de nous raconter l’histoire de ce chiot trouvé et adopté sur le campus de Yale par John Conroy alors qu’il s’entraînait pour partir à la guerre : “quand il a dû embarquer pour la France, Conroy n’a pas voulu laisser son chien. Alors il l’a caché sous sa capote parce qu’il n’avait pas le droit de l’emmener. Le chien a suivi son maître sur tous les champs de bataille. À force, il est devenu chien de guerre : il prévenait quand il y avait du gaz, quand il entendait des obus arriver, il allait récupérer les blessés dans le No man’s land. Des dames de Château-Thierry lui avaient un manteau en peau de chèvre brodé. Il a été décoré et fait sergent ! Il est mort dans les bras de son maître quand il a eu 10 ans. A la mort de celui-ci, le petit-fils a fait don de tout ce que son grand-père avait gardé de Stubby dont sa dépouille naturalisée au Smithsonian (une insitution de recherche scientifique à Wahsington, ndlr). C’est un trésor pour les Etats Unis.” Un trésor dont la tête est dessinée dans la carrière d’un petit village de l’Aisne.

Gilles Chauwin n’a pas besoin de cérémonies officielles avec des représentants de l’Armée américaine et des ambassadeurs pour savoir que ce qu’abrite la carrière de Froidmont est un témoignage inestimable de l’Histoire du 20ème siècle. Et de l’Histoire des hommes : “beaucoup de descendants de soldats qui ont gravé les murs de la carrière sont venus se recueillir. J’ai vu des enfants, des petits-enfants de soldats américains pleurer. Des Amérindiens sont venus également. Pour eux tous, c’est une page importante de leur histoire. Beaucoup de ces soldats ne sont pas revenus de la guerre. Certains n’ont jamais été retrouvés.”

Les voir autrement

Alors quand l’archéologue Gilles Prilaux, spécialiste de la Grande guerre, a proposé de numériser la plus grande partie de ces graffitis, Gilles Chauwin a suivi : “il avait déjà numérisé la grotte de Naours. Et quand j’ai appris que sur un autre site du même genre que Froidmont, un pan d’un mur s’était effondré après la numérisation, je me suis dit qu’il fallait protéger les graffitis de la carrière”.

La numérisation, portée par des chercheurs de l’INSA (Institut National des Sciences Appliquées) de Strasbourg, est financée par la mission du centenaire. Elle a commencé fin 2019 et doit encore se poursuivre quand la situation sanitaire le permettra. Tout ne pourra pas être numérisé : “la grotte est tellement vaste qu’on a choisi de numériser les endroits où les inscriptions sont les plus concentrées, explique Gilles Chauwin. Comme ça tout sera protégé”.

Quand on lui demande ce que ça lui fait de voir toutes ces inscription enfin sécurisées, Gilles Chauwin dit qu’il “banalise la chose. Je les connais depuis que je suis gamin. Mais je me dis que c’est bien d’avoir protégé tout ça.” Avant d’avouer : “avec les images 3D, il y a des détails qui apparaissent et qu’on ne voyait pas à l’œil nu. On les redécouvre sous un autre angle”
 



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